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Publié : 10 juillet 2008
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Bourdieu, Kant et la critique du jugement

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Introduction

Dans le « Post-Scriptum » à La distinction, sous-titrée : Critique sociale de jugement de goût, Bourdieu s’explique sur les raisons de son refus délibéré de toute référence à la tradition de l’esthétique philosophique. Cette absence est surprenante puisque dans le sous-titre apparaît un clin d’œil explicite à Kant, dont la Critique de la faculté de juger est l’œuvre phare de l’esthétique moderne.
Cette absence s’explique par une raison simple : l’esthétique savante a réalisé une théorisation de ce que devait être le bon goût, et ce, en vue seulement de distinguer le goût cultivé de l’élite, du « mauvais » goût, plus grossier, des gens du commun. En d’autres termes, l’esthétique ne serait qu’une vaste entreprise de légitimation du goût d’une classe sociale dominante, qui affirmerait ainsi sa différence avec le goût des dominés. L’esthétique kantienne, en ce sens, ne serait que la mise au jour du goût unique, universel et pur. Pourquoi alors ce clin d’œil à Kant ?
C’est que Bourdieu voulait réaliser une critique avec la même radicalité que la posture kantienne. Kant dépassait par sa perspective critique le dogmatisme et l’empirisme. Bourdieu veut dépasser à son tour le criticisme kantien en réalisant ce qu’il appelle une critique sociale du jugement. Cette nouvelle critique implique une radicale mise à l’écart de tous les discours cultivés sur la culture, afin de permettre de faire apparaître le goût dans sa signification véritable, c’est-à-dire sa signification sociale.
La distinction, précise Bourdieu, est un ouvrage dont la vision sociologique du goût ne peut pas coexister avec une analyse esthétique (c’est-à-dire une analyse du sentiment que procure la beauté). Elle est tout d’abord, une critique, c’est-à-dire qu’elle a comme objectif de livrer les conditions de possibilité du jugement de goût. Mais cette critique est sociale, c’est-à-dire qu’elle vise à substituer à l’analyse a priori des catégories de la subjectivité, une analyse du social comme structure a priori de la subjectivité. Elle rentre ainsi dans une opposition frontale avec la critique kantienne qui avait exactement les mêmes prétentions mais en excluant le social et l’empirique. A la fin, il faudra donc choisir : soit Kant, soit Bourdieu, mais pas les deux.

L’origine du « goût pur » : le dégoût du facile et du vulgaire

- Ce que découvre La distinction

La distinction est une stratégie de différenciation se trouvant au cœur de la vie sociale. Par son « goût », la bourgeoisie possède un art de se distinguer à la fois de la vulgarité du peuple et de l’ostentation des parvenus. Cette distinction s’incarne notamment dans son rapport à l’art, rapport distancié et discret, qui lui permet de se différencier des autres couches sociales. Le Post-Scriptum que nous allons étudier, récapitule la manière dont se constitue une théorie esthétique visant à légitimer des jugements de valeur particuliers en jugements de valeur universelle. Cela passe, dans un premier temps, par un principe distinctif.

- Le principe distinctif du « goût pur »

Le principe du goût « pur » dont l’esthétique fait la théorie est en fait distinctif. Il s’agit moins de dire ce qu’il est en lui-même que de le distinguer du goût impur, c’est-à-dire du plaisir immédiat des sens, facile et accessible à tous. A contrario, on apologise le raffiné, le difficile, le respectueux et le distancié. On retrouve ainsi tout un vocabulaire antithétique visant à valoriser et à dévaloriser : primitif/civilisé, enfantin/adulte, plaisir/beau, vue/toucher, etc.
On peut cependant objecter à Bourdieu que Kant se situe dans une problématique différente. Kant réalise son esthétique sur un plan plus général. Il part de la sensation du beau, par exemple de la situation somme toute commune d’une personne qui dirait « c’est beau » devant un objet quelconque. La force de la Critique de la faculté de juger c’est justement de ne faire signe vers aucun contenu empirique précis. C’est le jugement de goût qui est évalué et non pas le goût en tant que tel. Bourdieu interprète Kant comme s’il travaillait sur le résultat (le goût pur), or ce qui intéresse Kant c’est le jugement de goût, le processus et non pas le résultat.

- Un sujet libre et un sujet asservi

Les différentes théories esthétiques (Platon, Schopenhauer, Kant) expriment sous des formes rationalisées, l’ethos de la fraction dominée de la classe dominante (donc ni les dominés, ni les dominant, mais ceux qui chez parmi les dominants sont les dominés). Ces théories opposent deux types de caractère dans l’homme : le pur sujet connaissant, affranchi de ses désirs impurs, d’un coté, un sujet soumis à ses besoins et à ses servitudes, de l’autre. Le « goût pur » du sujet connaissant introduit une distanciation et un désintéressement, alors que l’autre caractère, celui d’un sujet soumis à ses besoins, rapproche l’homme du rythme de son corps. En situation, cela se traduit par la participation plus active lors des spectacles populaires des individus (match de foot), alors que les spectacles bourgeois ne sollicitent qu’une faible participation du public (concert dans une église).

- Une mise à distance du corps : du dégoût au « goût pur »

Le « goût pur » refuse la violence inhérente au spectacle populaire : il réclame de la distance, que l’œuvre respecte le spectateur. Le spectateur, conformément à l’impératif kantien [1] doit être considéré comme une fin et non pas (seulement) comme un moyen. Mais le principe du « goût pur », encore une fois, est négatif : il s’agit d’un dégoût pour la jouissance facile et pour le « goût grossier » [2].
Le dégoût selon Kant (analysé dans la Critique de la faculté de juger) est une l’expérience paradoxale d’une jouissance qui fait horreur. Cette horreur résulte d’une abolition de la distance indispensable à l’affirmation de la liberté humaine. Dans le dégoût, il y a une perte du sujet dans l’objet, une aliénation et une soumission à l’immédiat. Le dégoût réduit l’homme au corps, au ventre, au commun et donc au vulgaire. Ainsi « le dégoût découvre dans l’horreur l’animalité commune sur laquelle et contre laquelle se construit la distinction morale » (p. 572).

De l’esthétique à l’éthique : une sociodicée du jugement de goût

- La dimension réflexive du jugement de « goût pur »

Kant, dans la Critique de la faculté de juger, distingue le beau de l’agréable. Alors que le beau désigne une satisfaction désintéressée, l’agréable est décrit comme ce qui intéresse directement les sens. L’agréable est ce qui convient immédiatement aux sens, mais ignore la raison. L’agréable est donc une satisfaction qui asservit violemment le sujet. C’est pourquoi l’agréable est commun à tous les animaux, mais que le beau seul peut-être ressenti par l’homme (le beau pour Kant est la rencontre harmonieuse du sens et de la raison [3]).
Alors que le « goût pur » fait réflexion sur ses sensations, la jouissance immédiate d’un objet abolit cette distance réflexive. Cette adhésion immédiate au sensible compromet donc la liberté humaine. C’est-à-dire que la jouissance immédiate neutralise à la fois l’esthétique et l’éthique : en supprimant le pouvoir distanciant de la représentation, la jouissance enlève au sujet la possibilité de faire retour sur son objet, et donc de le choisir librement. L’homme reste ainsi l’esclave de la nature et ne cultive pas sa faculté intelligible, condition de possibilité de sa liberté et de son autonomie.

- La posture évolutionniste de Kant : de la nature à la culture

Kant désigne comme « grossiers », ceux qui « se contentent (…) de jouir des simples sensations des sens » [4]. Il énonce aussi le fondement social de l’opposition entre le « goût de la réflexion » et le « goût des sens » en prenant une posture évolutionniste : l’homme, par l’utilisation plus intensive des pensées, se serait progressivement arraché de la nature pour tendre vers la culture et s’émanciper ainsi de l’état de dépendance vis-à-vis de la nature.
Derrière cette idée d’un progrès partant de la nature pour arriver à la culture, Bourdieu perçoit un mécanisme idéologique qui traduit en réalité, une opposition de classe. Un phénomène synchronique (l’opposition entre des classes sociales) est traduit théoriquement [analogiquement] par une idéologie diachronique (l’évolutionnisme) à visée légitimatrice : la classe cultivée est à la classe non cultivée ce que l’homme est à l’animal. Ce transfert du synchronique au diachronique, opéré inconsciemment par Kant, s’explique par un rejet a priori de l’empirique et du social dans la structuration des jugements de goût.
Pour mieux comprendre cette réflexion propre au jugement de goût, on peut faire intervenir la distinction capitale entre jugement déterminant et jugement réfléchissant que Kant fait au début de la Critique de la faculté de juger. Le jugement déterminant est propre à l’acte de connaissance : il s’agit de placer une sensation particulière sous un concept universel (par exemple : je vois un cheval et je déclare : « ce que je vois appartient au concept cheval »). Cet acte de connaissance est réalisé par l’entendement (faculté des concepts et des catégories). Le jugement réfléchissant est propre à l’acte de l’appréciation esthétique : il s’agit alors de lier une sensation particulière à une satisfaction subjective. Le concept universel n’est alors pas donné (c’est pourquoi le beau est sans concept pour Kant), la faculté de jugement doit chercher l’universel, c’est-à-dire le réfléchir. Cet acte esthétique est réalisé par le libre jeu de l’entendement et de l’imagination. En résumé, le jugement déterminant consiste à procurer un concept à une image (on est dans le domaine de la science), le jugement réfléchissant, à procurer une image à son concept (on est dans le domaine de la valeur).

- La dimension sociale non structurante du jugement de goût

L’esthétique kantienne refuse en effet de voir dans le goût une origine empirique ou sociale. Mais Kant reconnaît néanmoins [5] que l’homme se civilise à mesure qu’il se distingue des autres êtres (on a la une proximité avec ce qu’Elias nomme le processus de civilisation [6]). Simplement, ce constat est rejeté comme un caractère inessentiel (c’est-à-dire empirique, social) de ce qui constitue profondément le sentiment de beau. En d’autres termes, Kant reconnaît bien une dimension sociale du goût, parce que les jugements de goût en eux-mêmes n’ont aucun intérêt, « ce n’est que dans la société qu’il devient intéressant d’avoir du goût » déclare-t-il. Simplement, il ne pense pas que l’environnement social puisse être structurant. Le social chez Kant est en aval par rapport au sujet, pour Bourdieu il est en amont.
Selon Bourdieu, en effet, la théorie du « goût pur » trouve son fondement dans l’empirie d’un rapport social. C’est-à-dire que toutes les oppositions entre la culture et la nature, l’agréable et le beau, le cultivé et le non cultivé, la réflexion et le plaisir corporel, trouvent leur fondement dans l’opposition entre la bourgeoisie (cultivée) et le peuple (fantasmé comme la nature inculte, barbare). Autrement dit, c’est autour d’un ethos de classe, de cette nécessité de distinction de la classe bourgeoise vis-à-vis des classes populaire que se crée une éthique du « goût pur », c’est-à-dire la théorisation du bon comportement, celui qui exprime la norme de l’humain par opposition à l’animalité.

- Une éthique du « goût pur »

Cette éthique du « goût pur » se traduit par un retardement du plaisir immédiat. Ce retardement peut même devenir une source de plaisir « pur » : par exemple en musique, on va différer le plaisir en instaurant une distance entre un accord dissonant et la résolution complète de cet accord. Ainsi la forme la plus « pure » du plaisir de l’esthète consiste dans une ascèse, une tension entraînée et entretenue qui est le contraire de la sensation primaire et immédiate.
L’ascèse dans l’assouvissement du plaisir montre bien le subreptice glissement qui s’opère de l’esthétique à l’éthique. Le plaisir pur étant un plaisir épuré, il devient le symbole d’une excellence morale et l’œuvre d’art, une sorte de test de supériorité éthique, c’est-à-dire de l’homme vraiment humain.
Le discours esthétique en livrant une définition de ce qu’est l’homme en tant qu’humain a comme enjeu principal d’instaurer un monopole de l’humanité. Il donne un critère pour distinguer l’homme du non homme. Il définit une nature naturante, celle de l’artiste qui transcende sa propre nature en produisant une « autre nature » qui obéit aux seules lois du génie créateur (la plus proche de l’intuitus originarius), et une nature naturée, soumise aux lois de la nature. Les lois du génie créateur correspondent aux lois d’un monde contre-nature qui défie les lois ordinaires de la nature (l’attachement de l’homme à ses sensations par exemple).
Ce monde contre-nature remplit une fonction de légitimation sociale : la négation de la jouissance naturelle permet d’affirmer « la sublimité de ceux qui savent se satisfaire des plaisirs sublimés, raffinés, distingués, désintéressés, gratuits, libres » (p. 573). Cette légitimation prend la forme de ce que Bourdieu nomme une « sociodicée », terme qui fait référence à la théodicée leibnizienne visant à justifier la bonté de Dieu, en dépit du mal inhérent au monde.

- La sociodicée esthétique et le renversement des valeurs

A travers l’opposition goût de la nature/goût de la liberté, il s’introduit une relation corps/âme qui discrimine deux types d’homme :
ceux qui ne sont que nature ;
ceux qui sont capables de dominer leur propre nature biologique affirmant par là leur légitimité à dominer la nature sociale.
L’imagination populaire ne peut renverser la relation qui est au fondement de la sociodicée esthétique qu’en répondant à la sublimation par la réduction, la dégradation (argot, parodie, caricature). Elle renverse ainsi les valeurs dans lesquelles la sublimité des dominants s’affirme : elle recourt à la scatologie, nie la distinction et réduit les plaisirs de l’âme aux satisfactions communes du ventre et du sexe.

La subjectivité cultivée : la dénégation sociale de l’historicité du sujet

- L’art libre et l’art mercenaire

Ce qui structure ces deux formes d’art, est une distinction plus fondamentale que celle d’une différence entre l’élite cultivée et la masse barbare. Il y a encore une distinction à faire au sein même des dominants entre ceux qui détiennent un capital culturel symbolique fort et ceux qui détiennent le capital économique. Cette distinction affinée, Kant la met en place en différenciant deux types d’art :
l’art libre qui plaît pour lui-même (sans contraindre le spectateur) ;
l’art mercenaire, servile et attiré par le salaire (s’imposant par la force).
Cette distinction entretien un rapport étroit avec la différence que Kant établit entre la culture et la civilisation.

- La culture et la civilisation

Kant dissocie la culture et la civilisation. Mais la culture est à l’idée de moralité, ce que la civilisation est à l’application de cette idée. Or cette application n’est donc qu’une apparence, elle est extérieure, mais elle ne dit rien des intentions profondes du sujet. Par conséquent, le plaisir de la culture dont parle Kant, se définit non seulement contre la barbarie, mais aussi contre la jouissance hétéronome de la civilisation. Vous pouvez paraître civilisés, c’est-à-dire être apparemment des êtres moraux, sans pour autant être cultivés, c’est-à-dire sans que vous obéissiez dans vos actions au pur commandement de la loi morale, c’est-à-dire que vous agissiez de façon totalement désintéressé. Autrement dit, il ne suffit pas de déclarer belle une œuvre d’art (pour se distinguer par exemple), encore faut-il ressentir le beau pour lui-même. Le premier sera seulement civilisé, le second cultivé.

- L’ambiguïté des désirs créateurs : le plaisir civilisé et le plaisir cultivé

Paradoxalement la négation de la nature peut conduire soit aux penchants superflus, soit à la moralité pure du plaisir esthétique. La raison pour Kant est capable de créer artificiellement des désirs qui s’opposent directement à l’instinct naturel. Or ces désirs créateurs artificiels peuvent conduire à des penchants superflus. Le contre-nature recèle donc une ambiguïté : il est à la fois la culture blâmée et la culture approuvée.
La culture est donc un certain usage du plaisir esthétique. Cet usage est qualifié de bon ou de mauvais en fonction de critères éthiques de bien ou de mal. C’est l’éthique qui va donc être l’élément indispensable chez Kant pour discriminer deux usages de la culture :
les déterminants externes et pathologiques du plaisir vont qualifier le plaisir de «  civilisé »  ;
les déterminants internes supposant un long effort de formation intérieure de la pensée vont qualifier le plaisir de «  cultivé » .
Cette esthétique pure n’est rien d’autre que la rationalisation d’un ethos. Le plaisir pur s’oppose à la jouissance populaire comme à la jouissance raffinée de l’homme de cour.

- Le dénie social de la philosophie kantienne

La philosophie kantienne qui se veut être « l’expérience vécue d’un homo aestheticus qui n’est que le sujet du discours esthétique constitué en sujet universel de l’expérience esthétique » (p. 577). Pour cette raison, elle se prétend anhistorique et ethnocentrique. Or selon Bourdieu, le principe réel de l’analyse kantienne du jugement de goût réside dans un ensemble de principes éthiques qui prétendent décrire la nature humaine à partir d’une condition particulière [7]. La dénégation, qui consiste à dire la vérité mais sur un mode tel que l’on ne la dit pas, se retrouve ici de manière frappante : la philosophie kantienne exprime le désir d’un sujet qui prétend imposer sa vision du monde comme une vision universelle et pourtant elle refuse d’opérer une critique réflexive en se confrontant à la réalité historique et sociale. La « dénégation sociale » est le fait d’exprimer un désir de critiquer, trouver un critère pour classer (« le goût classe »), tout en supprimant la dimension réflexive qui est la condition de toute critique sociologique de la critique (« et classe celui qui classe », p. VI, Introduction). Ainsi seul le sujet civilisé se classe en classant, mais le sujet cultivé, adoptant un point de vue universel, absolu et anhistorique classe sans classer.

Parerga et paralipomena  [8] (ce qui est accessoire et ce qui est ajouté à un texte principal)

- Derrida et sa « lecture pure » de la philosophie kantienne

Jacques Derrida propose un commentaire de la Critique de la faculté de juger qui dévoile les mécanismes conduisant à dénier les principes véritables du jugement de goût. Il saisit trois thèmes principaux repris par Bourdieu :
l’opposition entre plaisir légitime et jouissance illégitime ;
l’antithèse entre goût pur et goûts grossiers ;
la véritable origine du goût pur est le dégoût.
Malgré ces points communs avec sa sociologie, Bourdieu reproche à Derrida sa « lecture pure » [9] de la philosophie kantienne. La lecture pure consiste à interpréter un texte en niant sa mise en forme et l’intention fondamentale qui en inspire l’écriture. Elle est donc réductrice : elle nie tout ce qui fait d’un texte une œuvre, c’est-à-dire son désintéressement, sa liberté et par là sa hauteur, sa distinction, etc. Bref, tout ce par quoi cette œuvre affirme sa distance avec un discours vulgaire.


- Le dénie social de la lecture derridienne

Derrida joue en réalité un rôle extrêmement savant. Tout en reconnaissant la dimension sociale de la distinction mise en place dans l’esthétique kantienne, il montre que l’on peut quand même la lire sans intégrer cette dimension. Pour cela, il applique la théorie kantienne à la théorie kantienne en mettant en lumière ce plaisir que l’on a à penser le plaisir pur, un plaisir sans concept ni jouissance, un plaisir strict. En d’autres termes, c’est le livre lui-même, la Critique de la faculté de juger, qui doit être considéré comme une œuvre d’art : de manière à la fois inintéressée et indifférente.
Bourdieu interprète cette indifférence comme une dénégation. Comme on l’a vu, la dénégation consiste à se dire la vérité mais sur un mode tel que l’on ne se la dit pas. Le texte philosophique redevient acceptable parce que gratuit, irréel, indifférent. La dénégation diagnostiquée ici, consiste à neutraliser le politique et le social au profit de l’abstraction et de la mystique. Ainsi Derrida donne une vérité philosophique au texte philosophique : il est dans le jeu philosophique qui consiste à conserver au texte son aura, ce qui l’empêche d’aller au bout de sa critique qui donnerait une dimension réelle (c’est-à-dire sociale) au propos de Kant. C’est pourquoi Bourdieu conclut que « la manière philosophique de parler de la philosophie déréalise tout ce qui peut être dit de la philosophie » (p. 580).

- L’auto préservation du champ philosophique

La philosophie peut procéder à des remises en question radicale, mais comme tous les champs de production, elle est liée au champ philosophique et aux censures qui vont avec lui. Même si les textes philosophiques sont soumis à la critique et à la discussion, les thèmes de la philosophie objectivée s’imposent comme une sorte de monde autonome. Ceux qui veulent entrer en philosophie doivent les connaître, mais aussi les reconnaître comme objet de croyance, sans quoi, ils s’excluent du champ philosophique. Les philosophes professionnels ont un intérêt vital à l’existence d’un corpus de textes consacrés comme canonique par la tradition. Il en va de l’existence institutionnelle du philosophe, c’est-à-dire de sa reconnaissance et de son pouvoir symbolique. C’est là son « capital ». Par conséquent, une épochè (suspension du jugement) telle que la propose Derrida vis-à-vis de l’existence de la philosophie ne va pas jusqu’à la rupture avec le jeu philosophique. En tant que philosophe universitaire, il ne peut pas rompre avec un discours qui appartient au champ et qui permet sa reconnaissance.

- La déconstruction comme seul espoir d’une reconstruction

L’auto préservation du champ empêche d’aller jusqu’au bout des ruptures intellectuelles de la lecture pure. Quelque soit leurs intentions, ces ruptures déclarées restent dans le fond des stratégies symboliques empruntant aux textes, l’essentiel du pouvoir qu’elles contiennent. Le nihilisme philosophique trouve ainsi dans ce dénie une ultime voie de salut : de même que la désacralisation qu’opère l’art moderne sur l’art a contribué à la gloire des artistes, de même les chantres de la déconstruction établissent la seule réponse possible à la destruction de la philosophie, lorsque s’évanouit l’espoir même d’une reconstruction radicale.
La stratégie est classique : il s’agit de prendre pour objet la tradition même dont on participe et de se mettre ainsi en scène. Comme Duchamp, Derrida objective une tradition en focalisant l’attention sur sa personne, sa signature, sa posture de philosophe, davantage que sur le contenu même de ce qu’il écrit.
Quand Derrida insiste sur les marges, sur les frontières, sa posture est à la fois hors du jeu et à l’intérieur : il ne sort pas du champ philosophique. L’attention aux marges reste un cadre et une limite au-delà desquels se retrouve la grossièreté des discours empiriques et positivistes. Cette attention peut être le lieu du discours le plus proche à la fois du discours philosophique et de l’objectivité de celui-ci.

- Le plaisir pur de la lecture

La lecture pure, malgré ses prétentions affirmées de subversion, accorde à l’œuvre philosophique l’essentiel, c’est-à-dire le plaisir cultivé, ce plaisir artificiel et exalté. C’est un plaisir de jouer le jeu culturel, de cultiver ce plaisir qui cultive et de raviver ainsi l’éternelle flamme de la philosophie et des spécificités de son champ (rapprochements insolites ou attendus, références et autres allusions subtiles). Proust explicite très bien ce plaisir cultivé et tout ce qui entoure ce plaisir (notamment en éclairant comment une œuvre s’enrichit par le réseau d’allusions et de références qui l’entourent : souvenirs, association d’idées, etc.). Ces références croisées se renforcent et se légitiment mutuellement, ce qui produit croyance et idolâtrie dans le plaisir cultivé. La distinction s’opère ainsi : certains signes discrets font savoir à ceux qui savent les déchiffrer qu’ils appartiennent à l’élite. Ces jeux raffinés procurent un plaisir qui trouve ses racines dans l’expérience d’un rapport social qui inclus et qui exclu. C’est moins dans le contenu explicite que la distinction s’exprime, que dans le style et le thème qui se soucient justement de marquer la différence en excluant tout ce qui appartient à des formes inférieures d’activité intellectuelle.

Conclusion

Dans La distinction, Bourdieu cherche à relativiser l’analyse de La Critique de la faculté de juger dont la dimension universalisante fausse une véritable analyse du jugement de goût. Alors que Kant pensait mettre au jour des classements objectifs, Bourdieu montre que ces classements sont structurés les stratégies de différenciation inhérentes aux rapports sociaux. Celui qui classe est lui-même classé par ses jugements. Plus généralement, c’est donc toute analyse purement esthétique qui se voit condamnée : elle n’est pour Bourdieu que la transfiguration de systèmes de classement d’une classe dominante.
Une lecture philosophique de la Critique de la faculté de juger, telle que la réalise Derrida, par ce qu’elle vise également à se distinguer, ne peut pas dévoiler ce qui est au principe de cette œuvre, à savoir : le rapport social de distinction qu’elle légitime. Par l’adhésion subtile au jeu qu’elle dénonce, elle désamorce sa propre porté critique.
Au terme de ce Post-Scriptum, il faut choisir ou Kant, ou Bourdieu. Mais le lecteur ne peut s’empêcher d’être surpris de la position bourdieusienne. A la fois celui-ci fustige le plaisir cultivé comme une stratégie de distinction par l’ensemble des références, des allusions et des signes qui font sens pour une élite ; et en même temps, il truffe son texte de clins d’œil à Kant, Aristote, Schopenhauer, Spinoza, bref à toute une tradition philosophique.
De plus, il condamne la lecture philosophique universitaire mais au nom d’un principe authentiquement philosophique de la recherche de la vérité. La posture de Bourdieu se veut radicale et philosophique parce qu’il prend ses distances à la fois avec la philosophie universitaire (on se rappelle de la table rase de Descartes contre la philosophie scolastique), mais cherche également à dévoiler le socle du jugement de goût dans une stratégie de distinction sociale (Kant découvrait les mêmes racines du jugement de goût dans une perspective sociale, mais recherchait son principe à l’intérieur de l’esprit humain).
Enfin, loin de s’exclure, Kant et Bourdieu pourraient bien présenter des limites analogues, en ce que l’un et l’autre se posent comme des points de vue absolus et exclusifs du jugement de goût. L’un et l’autre prétendent avoir atteint un objectivisme qui pense pouvoir faire l’économie de la subjectivité prise dans sa totalité. En d’autres termes, Kant évite le social, comme Bourdieu évite l’esthétique. Le sentiment du beau ne peut se réduire au social, sans refuser au sujet sa faculté de ressentir le beau pour ce qu’il est en lui-même.

Post-scriptum

Bibliographie

Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement de goût, Minuit, Paris, 1979.
Chauviré et Fontaine, Le vocabulaire de Bourdieu, Ellipse, 2003.
Merleau-Ponty, « Le philosophe et la sociologie » in Signes, Gallimard, folio, 2003.

Notes

[1] Ainsi s’énonce dans la Métaphysique des Mœurs le second impératif pratique : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen » (traduction de Delbos).

[2] On peut objecter à Bourdieu que la dichotomie pur/grossier n’existe que concomitamment, on ne peut pas supposer une antériorité logique de l’un sur l’autre car il n’existe de goût grossier qu’en référence à un goût raffiné. En d’autres termes, Bourdieu pose comme premier le dégoût pour la jouissance facile, alors que logiquement, il semble qu’une sorte de condition de possibilité du goût raffiné puisse tout aussi bien être premier. On peut soutenir en effet que l’homme, doté de raison, puisse avoir un dégoût naturel pour la douleur et des nécessités que font peser sur lui les besoins de la vie. Ainsi en usant de sa raison pour s’arracher aux besoins de sa condition animale, l’homme en se distinguant devient homme. Bourdieu valorise le dégoût de la jouissance facile (qui structure la différence homme cultivé/homme non cultivé), alors qu’on pourrait valoriser le dégoût de la douleur pénible liée à la nécessité (qui structure la différence entre homme et animal).

[3] Le beau pour Kant est sans concept ; il est donc impossible de définir ce qu’est le beau en soi, et donc de donner des règles qui en garantissent la production ; le jugement de goût est toujours singulier, il ne dit pas que les roses sont belles, mais que cette rose est belle. Et il ne justifie pas, il exprime simplement le plaisir que nous prenons à percevoir la chose belle. Ce plaisir est à la fois le ressort et le critère du jugement. Critère subjectif, donc ; et, en effet, le plaisir à son tour exprime l’état du sujet, l’harmonie de ses facultés dans leur libre jeu. En disant que l’objet est beau, je ne sais et je ne dis rien de lui, je parle de moi, et j’affirme que ma perception est heureuse.

[4] Critique de la faculté de juger.

[5] § 41 de la Critique de la faculté de juger.

[6] Un « processus de civilisation » se traduit par un accroissement de l’autocontrainte dans les comportements interindividuels (visible tant dans les manières de table que dans les relations sexuelles ou dans les formes de l’agressivité, guerrière ou « sportive »). Ce processus serait lié à la formation de l’État. Dans La Société de cour (1969), il étudie une configuration sociale qui représente un moment clé de ce processus de civilisation à long terme : la cour de Louis XIV, où s’effectue une transformation des règles de comportement liée aux rapports de pouvoir entre les courtisans et le roi.

[7] D’ailleurs, l’esthétique kantienne n’est reconnue comme universelle que par ses lecteurs ordinaires (les profs de philo), qui oublient de souligner la coïncidence historique et sociale au principe de leur illusion de l’universalité. Cette illusion de l’universalité s’explique par des logiques de champ qui obligent tout philosophe institutionnel à respecter des règles de bienséance sociale.

[8] De paraleipo qui signifie laisser de côté. Parerga et paralipomena est le titre d’un recueil d’écrits complémentaires ou supplémentaires au Monde corne Volonté et Représentation d’Arthur Schopenhauer. Dans ces différents articles, Schopenhauer parle notamment de la philosophie et de sa dénaturation universitaire.

[9] La lecture pure est une technique d’interprétation qui vise à dégager le sens de l’œuvre selon certains présupposés tels que ceux d’une absolutisation du texte. Les conditions d’existence ou les déterminations extérieures (biographiques, historiques, psychologiques, sociales, etc.) sont ici abandonnées au seul profit de l’œuvre conçue en soi, légitimant par conséquent une lecture interne et anhistorique. Cette conception de la lecture est particulièrement visible dans l’œuvre de Paul Valéry. Il affirme en effet que « toute œuvre est l’œuvre de bien d’autres choses que d’un auteur » (Œuvres, Paris, Pléiade, t. II, p. 629), ce qui revient à exclure toute référence à la personnalité de l’auteur et à un contexte d’écriture (et plus généralement les déterminations historiques et les fonctions sociales) qui ne sont pas plus cause de l’œuvre que l’œuvre n’en est l’effet.